Page précedente Page suivante Fugit irreparabile tempus Son regard s'est attardé un instant. Après une dernière étreinte, sa main a lâché la mienne. Il s'éloigne lentement. Je dois lui parler. - Où vas-tu ? Attend !... Parfois je me bagarrais avec les gamins des faubourgs, je rentrais couvert de poussière, le nez en sang, la tunique déchirée, fier d'avoir défendu mon honneur. Certains se moquaient du gosse de la blanchisseuse. Cette jolie fille à la peau claire, véritable défi au soleil d'Afrique, frêle comme un fétu de paille dans le vent du désert. Le regard endurcit par les jours passés à attendre son retour, par les nuits sans âme loin de lui. - Pourquoi n'es tu jamais revenu ? Je me suis battu pour toi. Pour un père dont je n'ai jamais porté le nom. Tu as défendu Rome jusqu'au sang, en oubliant qu'il coulait aussi sur les rives de l'ouadi Lebbda. Les jours de tristesse, le regard de ma mère se perdait au-delà du phare, errant sur le flou de l'horizon, sombrant parfois dans les flots de la solitude. Elle ne s'est jamais plainte. La silhouette du soldat envoyé par Morphée se fond déjà parmi les ombres. - Je ne pouvais pas revenir. J'ai préféré la légion aux galères ou aux carrières de marbre. Il y avait dans les entrepôts du port de Lepcis tant de richesses, que j'ai cru pouvoir en profiter. C'était facile. La surveillance des contremaîtres était d'autant plus relâchée qu'ils profitaient de nos larcins. Je devais offrir un toit à la famille que je désirais fonder. Tu sais ce que sais… non ? Je le voulais à un tel point que j'en fus maladroit. J'oubliais de partager quelques « prélèvements » avec mes protecteurs, au profit des économies que j'amassai. A vrai dire, assez peu en regard des fortunes détournées par ces fonctionnaires corrompus. Ils m'ont probablement dénoncé aux gardes des quais nord. Un matin on m'a emmené sans ménagement. On ne quitte la légion qu'après avoir fait son temps. La désertion est le meilleur moyen de ne jamais revenir chez soi. Rome n'a aucun pardon pour ceux qui préfèrent s'affranchir de sa tutelle, après en avoir profité. On revient avec les honneurs et un lopin de terre pour les siens, lorsqu'on a fait preuve de courage. C'est-à-dire, lorsque la peur a cédé devant le mépris de la mort. Mais, quand le départ n'est pas dû à l'achèvement du contrat, la rupture est brutale. J'espérerais revoir les rives de la Tripolitaine à l'issue de ma troisième campagne en Germanie. Je me battais comme l'aurai fait Mars lui-même. Intrépide et irréfléchi. C'est souvent la même chose d'ailleurs. Je voulais que mes chefs me remarquent, que l'honneur que j'avais perdu dans les hangars de déchargement soit rétabli, à tout prix. Mais Thanatos m'a surpris dans ce rêve brutal. Il l'a interrompu à sa manière, en me rappelant que lui seul peut dicter les règles de cette sinistre comédie. Tu n'as plus rien à apprendre ici, mon fils. Celle que tu cherches a rejoint les Champs Elysées, depuis longtemps déjà. Peut être trouveras tu chez toi ce que tu es venu chercher si loin. Ses traits se sont fondus dans les volutes de vapeur. Il sourit. C'est la dernière image que mon esprit retiendra. J'ai voulu me redresser pour le retenir, crier son nom. Mais … je n'ai même pas songé à le lui demander ! Je dois lui parler. Mes muscles sont tellement contractés que je ne réussi qu'à crisper les paupières. La mâchoire engourdie s'entre-ouvre, laissant échapper une fine buée. Mes lèvres tremblent sans libérer le moindre son. Si je ne parviens pas à bouger, je resterai là à jamais. Seul. J'ai froid. Je sens l'herbe humide sur mon bras. L'air s'engouffre dans la trachée et m'irrite les poumons. Le pourpre de la cape suit les mouvements de ma respiration. Ses plis ondulent, croissent puis s'effondrent à chaque expiration. Mes mains sont tachées de terre et de sang. Est-ce le mien ? Je revois le regard de cet adolescent, encore un enfant. Il est là. Je n'ose me tourner pour le regarder. En ai-je encore la force ? Mes côtes s'embrasent à chaque mouvement. Je vais relever la jambe droite en prenant appui sur le rocher derrière lequel je me suis abrité pour la nuit. Le jour est là. Ses feux m'assaillent comme une nuée de flèches étincelantes, la lumière m'aveugle. Les traits irradiants se faufilent à travers les feuillages encore endormis, projetant des milliers d'ombres déchiquetées sur le sol tourmenté de la clairière. Une jeune brise descendue du col chuchote au creux de l'oreille de cette sombre montagne. C'est ici que ma vie s'est arrêtée, hier. Le dégradé de la voute céleste brasse le bleu profond encore nocturne aux oranges dorés de l'horizon naissant. Il bout d'impatience, comme un gamin turbulent qui attend dans son lit l'heure de se lever pour aller courir à perdre haleine, partout où ses jambes pourront le porter. De petits sifflements, courts et hauts perchés, troublent la lumière en détournant l'attention des nuages qui s'étirent encore, tout là haut. Des oiseaux. Par centaines. Ils rappellent au jour que l'astre en fusion n'est rien sans leurs vies éphémères. Cette terre est belle. Qu'en faisons-nous ? C'est ici que ma vie recommencera, aujourd'hui. J'ai levé les yeux vers la cime des arbres, espérant saisir la lueur des dernières étoiles. Elles vacillent avant de rejoindre leurs terres lointaines. Je sens le sol battre au rythme des entrailles de ce monde. Les roches, si dures et froides aujourd'hui, ont été dans leur enfance d'intenses brasiers. Indomptables fauves de magma, agitées de soubresauts imprévisibles, aucune matière ne résistait à leur voracité brûlante. Elles restent figées désormais, sereines. Défiant le vent et les pluies qui tentent inlassablement de les faire fondre. Comme elles, le feu qui dévorait mon esprit s'est apaisé. Le temps passe inexorablement. Désormais je dois retrouver les vagues du port, le marché où les cris se mêlent aux odeurs épicées, les oliviers de mon jardin me manquent presque autant que son sourire. Ma mère m'attend. Je le sais. Toutes les semaines elle doit passer par le port, faire un crochet au temple Flavien, puis se rendre au bureau des officiers de la légion. Pas encore de nouvelles de votre fils Madame. La Germanie est loin de Rome… et encore bien plus de la Tripolitaine. Cela n'a guère d'importance, elle reviendra poser la même question, encore et toujours. Jusqu'à mon retour. Et si les dieux ne me laissent pas rejoindre la rive de Lepcis, si le souvenir m'aveugle au point de m'égarer sur le chemin du retour, elle ne perdra pas espoir. Je dois lui parler. J'ai pris appui sur un coude et mon torse s'est soudainement redressé. L'entaille de la lame barbare dicte mes ambitions. La douleur est telle que mes lèvres brûlées par la soif n'ont expulsé qu'un cri. - Il est là ! Il est vivant ! Ils sont venus me chercher. Ils n'ont pas perdu espoir. Les légionnaires se ruent sur le rocher qui a émit ce râle. L'optio s'est emparé d'une cape de fourrure et d'une gourde. La troupe avance soudain, au signal des guetteurs des avant-postes. Les centurie arrivent en ordre serré, les cavaliers sur les ailes. Des officiers s'extraient en compagnie d'un porte étendard. L'empereur et ses deux fils Geta et Caracala s'avancent dans la clairière encaissée. Tous veulent voir celui qui revient de l'Erèbe. Je ne servirai plus de caution à cette conquête, bâtie sur la souffrance des deux camps. Je dois les quitter, il faut que rentre chez moi. Je ne retrouverai pas ma petite déesse chrétienne dans le chaos qui s'annonce. Que s'est-il passé hier ? Je me suis effondré et Morphée s'est de nouveau emparé de moi. Cette fois, il m'a conduit sur la terre des songes, là où les corps se reposent et les âmes s'apaisent. Il me semble avoir parlé à un enfant... à moins que ce soit un homme déjà adulte. Je ne me souviens plus. Où ai-je trouvé cette bague d'opaline? Je crois que je vivrai encore demain. Phil :-) archeostudio.net
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