Phil :-) archeostudio.net
Page suivante Page précedente 1- SÂALEK - extraits - Le panier est encore tombé. Je l’avais pourtant calé entre les deux jarres, solidement maintenues par les sacs de toiles qui enflent chaque flanc de la mule. Les dalles irrégulières et saillantes de la ruelle, noyées dans l’ombre des hauts murs du temple de Melkart, ont eu raison de cet équilibre précaire. Les raisins se sont répandus dans la poussière et le panier s’est retourné dessus, au terme de rebonds hésitants. Leur jus sucré a été absorbé instantanément par le granit qui n’a pas connu de pluie depuis bien des lunes. J’ai beau ordonner à l’animal de s’arrêter en lui montrant mon agacement, rien n’y fait. Marik se met à rire, entre ouvrant une bouche édentée qui laisse échapper une vibration nasale narquoise. - Qu’est ce qui te fait rire toi ? Si je chargeais tout ça sur ton dos, tu ferais pire que la mule ! Il rit de plus belle et assène un coup de pied dans les jarrets de cette pauvre bête, qui ne connaît que la servitude et l’ingratitude de ses maîtres. Elle fait quelque pas de côté, non pour éviter le panier déjà mal en point, mais pour parer un autre coup de cet homme courbé, en guenilles, bien plus sale qu’elle. Il me fait honte. Lorsque j’arrive au grand marché de Sâalek, les femmes de la bourgeoisie me dévisagent. Elles interrompent quelques secondes leurs commérages et m’opposent leur arme favorite : Le silence. Pas un mot. Il faut que je sente que je ne suis pas comme elles, que je n’ai pas de bonnes manières malgré mes apparences vestimentaires. Les plis satinés de la tunique brodée que je porte ne sont rien en regard de l’inestimable prestige que procure leur nom. Elles sont toutes issues des familles qui ont fondé cette cité tentaculaire. Ici, tout commerce est licite s’il rapporte de substantiels bénéfices, générant les taxes indispensables au développement du pouvoir oligarchique. Leurs époux sont membre du Conseil des Trois Cent. Même si la plupart d’entre eux ne sont que les obscurs ronds de cuir d’une administration besogneuse, imbus du pouvoir que seul le sang leur confère. Ils sont pourtant l’âme de ce monde cosmopolite. A leurs yeux, je représente peu de chose. Ma seule présence ici confirme la suprématie de ce système sur les peuples autochtones. Dans ce grand amalgame de races et de religions, on troque, vend, marchande à l’envie, mais chacun reste à sa place. Mon maître m’envoie au grand marché, pour me distraire plus que pour y faire des provisions. Marik est là pour s’acquitter de toutes les tâches matérielles ou salissantes. Mon père refusait de partager la terre de nos ancêtres pour que s’y installe le génie du négoce. Chassé du village par ceux qu’il voulait préserver, mis à l’écart du clan, il a été dépossédé de ses biens. Les phéniciens se sont rapidement entendus avec ces êtres cupides. On l’a retrouvé noyé dans le petit cours d’eau qui débouche sur les bancs de sable. A quelque mètre de cette mer dont mes frères et moi étions jaloux. Il l’aimait, parfois plus que nous. Aujourd’hui, la flotte commerciale et militaire de ceux qui se disaient marchands occupe toute la baie. Mon oncle ne voulait pas rester en retrait du négoce et laisser d’autres s’enrichir. Il m’a vendu à une famille carthaginoise. J’y réside depuis l’âge de huit ans. Les dieux des flots ont apporté sur nos côtes les valeurs et le savoir des Phéniciens. Dans la puissante Quarthadasht (Carthage), la mer domine la terre. Ce n’est pas de Marik dont j’ai le plus honte. C’est sur moi que se posent les regards de ces femmes nobles. Leurs yeux mi-clos transpercent la vertu des autres sans s’arrêter à leur propre image. Réfugiées dans le dédain chargé d’opprobre des classes dirigeantes, elles me tolèrent comme un mal nécessaire. Mariées à des hommes riches et influents, elles tirent un indicible orgueil de leur statut, malgré leur recherche assidue d’esclaves amants. Leur morale me rejette, mais elles savent que leurs puissants maris côtoient souvent mes semblables. Dans la puissante Quarthadasht, je me vends à ces hommes. Aucun ne sait ce que je pense d'eux, même lorsque je les regarde. Ils n'ont jamais cherché à le savoir. Je suis peu de chose. Du moins, je l'étais hier encore.
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