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Page précedente 2 - ILGASH - IQBAL - extraits - Les quais s’animent dès que l’astre du jour consent à s’assagir. Baignés dans les lueurs ambrées de cette fin d’après midi, les marchands interpellent les passants. Lorsqu’ils prêtent quelque intérêt à leurs boniments, ils les suivent et s’enquièrent de leur santé. Ils les complimentent sur leurs atours princiers, même s’ils entendent bien évidemment leur vendre les leurs. Lesquels n’ont d’autre noblesse que la dextérité des mains qui les ont tissés. Ils se montrent amicaux avec une foule aussi hétéroclite qu’inconnue. L’échine courbée, les mains jointes, tel un prêtre voué au dieu du négoce, le verbe du commerçant carthaginois distille habillement les milles bienfaits des tissus qui cheminent dans les sables, au gré des caravanes. Les badauds ne s’aventureront peut être jamais au-delà des terres fertiles qui bordent la grande lagune, mais, grâce à la magie du verbe, ils vogueront sur des flots imaginaires, espérant atteindre les rives de l’élégance éternelle. Pourtant, ce soir, Ilgash a du mal à convaincre l’imprudent qui s’est laissé entraîner dans son échoppe exigüe, surchargée de broderies et de tapis, mêlés aux vases et cratères de toutes sortes. Bronze, cuivre, terre cuite, émaux. Tout ce que cette langue de terre projetée dans la mer compte de textiles et de poteries s’entasse chez l’habile Ilgash. Croulant sous les centaines de pièces rutilantes et colorées, les murs sont à peine visibles. Il faut se baisser pour ne pas heurter toutes les breloques étincelantes suspendues au plafond, baignées dans l’âcre brouillard d’encens, mêlé d’huile lampante. Les pieds du visiteur ondulent sur les strates de tapis noués, bousculant au passage colifichets d’ébène et figurines d’ivoire. Le marchand arbore un large sourire, lui aussi agrémenté de quelques dorures dentaires. S’il ne tenait pas ses bras largement ouvert en signe d’accueil, on le prendrait volontiers pour l’une des innombrables sculptures qui ornent les niches. D’un style avant-gardiste, certes. La pénombre accentue les traits inexpressifs et dessine parfois des mimiques irréelles. L’éclairage aidant, Ilgash règne dans cet antre de l’artisanat punique tel un dieu vivant. Le client médusé a entr’ouvert par mégarde la mâchoire inférieure, signe évident d’un émerveillement enfantin devant tant de pacotille à l’apparence luxueuse. Ilgash l’a vu. Son sort est joué. - Comment résistes-tu encore à la douceur de cette soie mon Prince ? Tu sais que seuls les grands de ce monde portent ce drapé divin. Touche mon seigneur … touche la soie, caresse la peau des déesses du lointain Levant. Si tu le portes, tes jours seront bénis par tant de douceur et tes nuits …tes nuits ! Ilgash a porté la main gauche sur sa bouche, comme pour en assourdir le son, tout en continuant son discours, à voix basse. Il ne faut pas que ce qu’il s’apprête à révéler à son client se sache. Sinon. Sinon, il ne se passera rien, bien sûr. Mais pourquoi le lui dire ? Ce grand échalas libyen vient de Lepqi (cité carthaginoise proche de l’actuelle Tripoli, devenue Leptis Magna sous Rome). Il s’imagine déambulant la rue principale, enveloppé dans cette soie à la texture inouïe, aux reflets satinés qui accrochent tous les regards. Surtout celui de cette jolie berbère, qu’il espère arracher à sa famille depuis quinze lunes. - Oui mais …c’est cher…trente pièces d’argent, en monnaie carthaginoise, ça représente une bœuf et cinq ou six oies ! Ilgash se redresse, écartant opportunément les poignards numides qui pendent en grappe au dessus de son bonnet oblong. Sa voix se fait grave et solennelle. - Mon Prince, mon Prince, voyons … soit raisonnable. A qui veux- tu ressembler ? A un vulgaire sous-fifre, accoutré comme un valet, à un marchand de légumes aussi poussiéreux que ses tubercules rabougris ? Voyons l’ami, je ne vends rien à ces gens là. Tu es ici dans l’un des meilleurs commerces d’étoffes de la puissante QuartHadasht. Si tu ne peux pas t’offrir le luxe des puissants, de ceux qu’on admire, dont on redoute les sentences, bref, ceux vers qui les regards se tournent inéluctablement dans la foule des médiocres, alors … je ne peux rien pour toi. Le grand libyen est abasourdi, sa bouche ne s’est pas refermée. Il voit se profiler le spectre de l’échec social et s’enfuir le doux regard de sa jolie berbère. Il se ressaisit et rassemblant ses derniers arguments, il pense attendrir l’inflexible âpreté au gain d’Ilgash. Erreur fatale. Ilgash pratique ce savoir faire, hérité de ses ancêtres phéniciens, comme un art majeur. Dans ses veines coulent plus de mille ans de négoce. Sur toutes les mers que les hommes ont osé affronter, il se trouvait un marchand phénicien. Le seul qui ait appris, par nécessité, à amadouer les plus redoutables seigneurs de la guerre avec quelques verroteries et des rythons en or dans lesquels le vin au miel mêlé de cannelle n’a pas meilleur goût. Mais eux seuls donnent au buveur la sensation de posséder un ornement sans autre pareil, qui le distinguera de ses semblables. Toutes ces petites choses brillantes comme l’éclat du jour dans lesquelles se reflètent les visages de ceux qui accumulent les richesses terrestres, afin que d’autres n’en profitent pas à leur détriment. Il tire sa force de la convoitise ostentatoire de ces clients, aveuglés par leur propre image. - Ilgash, je dois porter ce drapé de soie … il en va de mon honneur. Soit un peu humain avec celui qui a fait tant de chemin pour venir jusqu’à ton échoppe, renommée dans tout le grand Levant. Il devient obséquieux. Il est à point. Il poursuit : - Pour trente pièces d’argent, tu dois m’offrir quelque chose de plus. Il n’a pas exprimé son choix. Il laisse au marchand carthaginois le soin de choisir l’offrande de son propre sacrifice. Il est perdu. - Tu me fais de la peine mon ami, je suis sensible à ta détresse. Ilgash, se frotte le menton, l’air préoccupé, apparemment soucieux du bien-être de son nouvel ami. Son regard vagabonde un instant dans le fourbi ambiant, sans s’arrêter sur un objet précis. Soudain, il s’immobilise face à la lucarne voutée qui donne sur la ruelle accablée de soleil. - Je peux te proposer quelque chose mais … tu devras te montrer discret. Avant même qu’il ait concrétisé son offre, l’acheteur imprudent l’interrompt : - Ma discrétion est à ce point connue de mon entourage qu’on me confie volontiers le secret des sources ! - As-tu des esclaves à ton service ? Poursuit Ilgash, songeur. - Des esclaves ?… pas vraiment, ça … coûte cher. Le marchand l’a cerné. Il ne fallait pas le répéter. Sans nul doute il ne peut s’offrir ce luxe honteux, apanage des princes et des négociants établis. Un léger sourire complice au bord des lèvres, le punique prend son client par l’épaule, le tenant dans la plus grande confidence : - Regarde dans la rue. Le libyen se précipite sur le fenestron. - Tu vois cette jeune fille, assise sur le présentoir de granit du poissonnier. Une gamine, de onze ou douze ans à peine, balance ses fines jambes dans le vide en comptant les perles de son collier de bois. - Je l’ai recueillie il y a trois ans. Elle grandi et devient une charge pour moi. J’ai promis à sa tante de m’en occuper jusqu’à ce qu’elle trouve un époux. L’offre tombe : - Je te la laisse gratuitement durant vingt lunes. Tu as remarqué qu’elle est assez jolie … des fois que la belle berbère, chère à ton cœur, ne soit pas réceptive à tes élans sincères. Comme cela, si elle trouve un beau parti libyen… un homme tel que toi par exemple, alors, je serais libéré de mon obligation de tuteur. Le libyen est estomaqué. S’il achète la soie, il fera forte impression de retour chez lui. Mais, si cela ne suffit pas à convaincre la famille de l’élue, il envisagera une union avec la gamine, ou … un autre genre de relations. Avide, cupide, sans scrupules, lâche, faible, ou tout simplement ignorant de mœurs de la grande QuartHadasht. Un peu tout à la fois. Le libyen, rayonnant de crédulité, a accepté. Il paie Ilgash et se propulse au dehors de l’échoppe pour apprendre la bonne nouvelle à la jeune malheureuse. C’est à cet instant que son père, le poissonnier-pêcheur, sort ses filets, déjà prêts pour le lancer dans la lagune, le soir venu. L’acheteur floué comprend instantanément de quelle manière Ilgash s’est joué de lui. Furieux, il se retourne, le poing serré sur le poignard que dissimulent les plis que de sa tunique. Juste le temps d’apercevoir Ilgash engager la conversation avec le capitaine des gardes. Craignant d’être accusé d’enlèvement, arrêté puis questionné à coup de triques, voire livré à la cruauté des « immortels », l’infortuné client s’enfuit, sa précieuse écharpe de soie sous le bras. Enfin … de soie, de tissus aux mailles très serrées et enduites d’huile résineuse. Le marchand se porte à La hauteur du capitaine, sans la moindre obstruction des hommes au faciès peu engageant qui l’accompagnent. Les gardes des suffètes du palais sont tous carthaginois. Le marchand ose une question : - Bonjour capitaine Iqbal, puis je t’être d’une quelconque utilité ? Cette fois, c’est au marchand de se montrer obséquieux. L’humeur phénicienne s’échauffe vite sous le ciel de QuartHadasht. Alors qu’il cherchait à convaincre son client, Ilgash a aperçu le capitaine et l’escorte par sa lucarne. Ils marchent d’un pas décidé. Les passants s’écartent prestement sur leur passage et la ruelle semble soudain s’élargir. Le marchand les connaît. Comme lui, Iqbaal est un carthaginois de souche. Un "phoinix" selon l’appellation grecque. Ils sont peu nombreux dans cette multitude bigarrée. Marchands et guerriers. Ils sont fort différents par leurs fonctions, mais ils sont frères par le sang. Ils doivent dominer, usant de la ruse ou par la force. L’un et l’autre se comprennent à demi mot depuis leur enfance. Le capitaine concède une réponse : - Merci de ta sollicitude Ilgash. Le colosse, bardé de cuir, en armure d’apparat et médaillons reluisants ralentit le pas, mais il poursuit son chemin. - Où courre ton client Ilgash ? On dirait qu’il a vu Ba'al en personne ! Il a quelque chose à se reprocher ? Le capitaine des gardes n’a pas songé à s’enquérir des méthodes commerciales de son semblable. Ilgash poursuit : - Non, non, encore un qui pensait s’offrir les merveilles de la grande QuartHadasht pour une poignée de figues. Il voulait un prix qu’il n’aurait pas osé te révéler. En te voyant arriver, il a eu peur que je demande ton arbitrage. Iqbal se laisse flatter. Il ne croît pas un seul instant à la version du négociant, mais il admire son habileté. Il est bien des leur. Fourbe et habile, il sait en outre se montrer méprisant et délateur. - Tu as besoin d’un renseignement Iqbal ? Le capitaine a pris l’habitude de délier les langues, mais il ne sait pas tenir la sienne. Il ne peut s’empêcher d’ajouter : - Non l’ami. Je suis en mission confidentielle, alors … je dois rester discret. Leurs pas ne s'égarent pas dans les ruelles encombrées. Ils viennent me chercher.
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