Cliquez pour agrandir
Phil :-) archeostudio.net
Page précedente Page suivante 3 - MAGON - extraits - Chaque seconde rapproche désormais ces hommes de leur dernier instant. La plupart n’ont pas d’idéal. Je ne les interroge jamais sur leurs origines. Etaient-ils les enfants choyés d’une famille unie, toujours accrochés aux plis ondulants d’une tunique aux senteurs de jasmin. Quels souvenirs gardent-ils de cette femme qui nouait ses cheveux et dictait les consignes à toute la marmaille, tout en rangeant la cuisine. Ils l’ont quitté sans chercher à s’en séparer, sans jamais l’oublier. Cette mère, quelle image en gardent-ils ? Que retient leur mémoire de ce timbre de voix qui faisait marquer un temps d’arrêt et parfois baisser les yeux, avouant d’emblée une faute inexistante. Cette grande stature que les yeux des gosses observent d’en bas. Le héros de tous les petits garçons, où qu’ils soient. Ce père, qui n’est plus à leurs côtés depuis fort longtemps. Plus je les observe, plus j’acquière la certitude que ces modèles n’ont jamais été les leurs. Ils ont plus probablement connu la misère, l’abandon, le déchirement d’une famille dispersée par la mésentente, la guerre, la faim. Tant de raisons ont pu les conduire ici. Il serait vain de les énumérer, cela ne changerait rien à leur condition actuelle. A quoi bon se tourmenter en ressassant un passé sans gloire. Jetés à terre dans la tempête de leur existence, ils ont survécu en ignorant délibérément la compassion. Leurs âmes se sont fermées à toutes les légèretés que la vie leur refuse. Profiter de l’instant sans attendre un lendemain meilleur. Si la chance se présente, il faut la saisir. Sans quoi, elle sourira à un autre. Elle est polymorphe : une rencontre, un butin, une confrontation. Tout est bon à prendre, tant que cette étrange épopée n’en est pas à son dénouement. Le plus tard sera le mieux. Mais aujourd’hui, beaucoup regardent le soleil se lever, offrant leurs visages aux rayons apaisants de l’astre matinal. Peut-être est-ce la dernière fois. Ils disent volontiers qu’ils ne craignent pas la mort. Ils la côtoient depuis de nombreuses années. Elle prend souvent la forme vile du camarade qui souffre, de l’inconnu qui agonise, des cris et des larmes de ceux qui cognent leurs fers avec la plus extrême brutalité pour survivre, dans ce monde qui ne se souviendra même pas de leurs noms. Ils n’ont peur que d’une chose : ne pas pouvoir profiter de leurs derniers instants. Vivre intensément. Jusqu’à la fin. Le sang de QuartHadasht n’est pas plus pur, ni moins précieux que le leur. Ils ont pourtant troqué leur vie contre ses richesses terrestres. Ils sont mercenaires de l’opulente cité aux interminables remparts blancs, éblouissante sous le jour nouveau. Une flotte de près de cinq cents navires, trirèmes de transport et galères militaires, forte de trente cinq mille hommes, vient de quitter le grand bassin commercial et le port de guerre, avec lequel il communique. Sa forme circulaire, bordée de larges quais et de loges à trirèmes, flanquées de colonnes ioniques, donne au portique un délicat aspect de temple grec, dédié à Poséidon. Tous les marins, d’où qu’ils viennent, restent bouche bée en pénétrant dans le cœur de QartHadasht. Les marchands phéniciens n’auraient probablement pas songé à une telle descendance martiale. Le génie du négoce a enfanté du démon de la guerre navale. Du large, nul ne peut deviner sa forme subtile, ni l’activité qui y règne. L’imposant îlot central, siège de l’amirauté, s’élève au milieu d’un bassin de plus de mille mètres de circonférence. Situé en face de l’entrée du port qui rompt le cercle des quais, il sert également de tour d’observation. Sa hauteur imposante permet de détecter tout mouvement de navire sur un rayon de vingt milles. Cette merveille d’architecture est l’une de nos fiertés, à nous marins puniques, issus de la glorieuse reine Didon, fondatrice de ces lieux. La nuée de navires grêle la surface des flots de ses voiles immaculées, gonflées d’orgueil. Carthaginois de souche phénicienne, astucieux fantassins ibères, agiles cavaliers numides, bagarreurs chypriotes, imperturbables guerriers de « Kallisté » (Corse) ou ombrageux combattants des îles Baléares et mêmes des grecs ralliés, nous partons ensemble conquérir la Sicile. Je n’étais pas favorable à ce plan, très ambitieux, coûteux en hommes et ruineux pour les finances de la cité. Pourtant, j’ai accepté d’en prendre le commandement. Sans hésiter. Après tout, je suis comme eux. Je vis dans l’instant présent et mon amour propre de « phoinix » m’interdit d’accepter qu’un favori d’une autre grande famille carthaginoise s’arroge la place qui me revient. Mon père l’a fait avant moi en fondant la douce Baraka Alon (Barcelone). Depuis, notre sang s’est mêlé à celui des ibères, ennemis farouches d’antan. Aujourd’hui alliés, nous partageons l’immense richesse que procure les incessants échanges de toute nature entre les peuples qui bordent la méditerranée. Cette mer que nous sillonnons depuis près d’un millénaire. Elle nous appartient. Orgueilleux, cultivés, démesurés, animés du génie de la navigation et du commerce, violents. Assurément. Nous sommes tout cela. Je prendrais la Sicile. Ces soldats n’auront pas à obéir aux ordres confus d’un politicien qui n’a peut être jamais vu un champ de bataille absorber le sang des hordes humaines, se ruant vers leur dernier instant, tel un essaim frénétique. Chaque seconde me rapproche maintenant des mercenaires. Faire la guerre pour exister. Insoutenable paradoxe. Notre peur de n’avoir pas assez vécu nous uni. Les grecs de Sicile sont d’excellents soldats et leurs marins n’ont rien à envier aux nôtres. Lorsqu’ils défendent leurs cités, ils se battent jusqu’au dernier. Les embruns tièdes libérés par Melkart forment une fine pellicule salée sur mon visage, l’ombre du mât me protège du soleil, insensible à nos minuscules existences… - … Magon ! … Magon ? … Réveilles toi. On a de la visite. Bartas me sors lentement de la somnolence de cet après midi lourd et moite, les cheveux en broussaille, les sourcils froncés. M’extirpant de la bannette dans laquelle je m’étais assoupi, je mets un pied sur le pont dès que le balancier de ma couche s’interrompt. J’aperçois le rutilant Iqbal entouré de ses insectes malfaisants, engoncé dans son armure prétentieuse. Il s’avance vers nos navires. Les marins, alertés par les bruits inhabituels des pas cadencés, ont discrètement abrégé leur sieste. Ils ont déjà la main sur le pommeau de leurs lames. Sur le mât d’artimon, quelques frondeurs ont pris position. Les badauds se sont soudain trouvé une occupation, loin du port. Ici, nous sommes les maîtres. Iqbal le sait. A neuf ans, je lui ai cassé le nez. Il prétendait que mon père, parti à la guerre sur la grande péninsule, se ferait frire dans l’huile d’olive par les tribus ibères. Il a gardé le profil tronqué que j’ai sculpté à coup de poings et, quand à moi, je conserve une cicatrice sur l’arcade sourcilière et une incisive fêlée. Entre nous, les échanges n’en sont jamais restés au verbe. Depuis, les poings se sont armés et nos admirateurs participent activement au conflit personnel qui nous oppose, depuis nos premiers pas. - Magon ! Es-tu là ? J’ai à te parler. Bien sûr que je suis là. Sinon il serait déjà monté à bord. Ma présence le rend timoré, malgré son accoutrement martial. Non, j’oubliais. Il n’aurait pas passé le bastingage. Il a le mal de mer. Le pauvre. - Tiens … mais… il y a une drôle d'odeur ici ! On jurerai du poisson flétri ... En léger retrait Bartas me tire la manche. - Magon, arrête. Ecoute ce qu’il a à te dire au moins.
Recherchez sur le site
Accueil Edito Edifices
Egypte Grèce Rome Byzance Navires Objets Chars-transports Personnages Armements Archéo-technique 3D Ateliers Vidéo du mois Archives Vidéos Flash Studio BLOG Studioarchéo 3D Archéo-news Liens ContactReconstitutions archéologiques 3D - Modélisation - Animation Cartographie animée - Compositing - web design - Télévision - Cinéma