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Comment revenir sur ses pas lorsque le chemin emprunté s’est évanoui ?
Tant de routes sur lesquelles se sont croisés espoirs, craintes, passions et haines. Peur des autres, fier de soi, ou inversement. Je ne saurai dire si ces expériences ont dissipé nos doutes, ou bien si elles ont rendu encore plus complexe la perception d’un monde qui s’achève.La gloire profite en premier lieu à ceux qui font de la pax romana une règle universelle et intangible.Lorsque le vaillant soldat revient, les lustres de l’empire doivent briller de tout leur éclat. Aujourd’hui, il faut déclamer des éloges en son honneur, se montrer à ses côtés, ne perdre aucune miette du festin fugace auquel invite l’illusion de la gloire.
Demain, le jour se lèvera sur une autre contrainte. Une révolte de citadins excédés par la crise financière qui ronge ce système boulimique, le prix de la farine qui ne cesse de croître, écrasé de taxes aux nécessités obscures, les ruptures d’approvisionnements de plus en plus fréquentes. Vivre à notre rythme, c’est aussi accepter de poursuivre un idéal fait de grandeur et d’opulence, tout en sachant que le but s’éloigne à chaque fois qu’on s’en approche.
Il existera toujours un tribun pour avancer une nouvelle exigence, alors que la consolidation des acquis s’impose. Non. Cela ne se peut. Du sénat aux gouverneurs de provinces, tous ne veulent plus qu’une seule chose : le pouvoir. Coûte que coûte. Les combats que se livrent les gardes prétoriens de l’empereur désigné, ou auto proclamé et les soldats des généraux revendiquant la légitimité de l’Imperium, font autant de morts dans nos rangs que les plus terribles batailles contre les barbares. Le sang des légions s’est mêlé à la fange des complots d’alcôve.
Chacun veut toujours plus. Titres, postes administratifs, charges et fonctions à responsabilités, compensées par de grasses rentes et/ou des terres arables. Le bien commun a cédé devant l’individualisme féroce des potentats locaux. Tout cela soutenu par une indicible envie de posséder les richesses d’autrui.Loin de la capitale, les valeurs de l’unité romaine ne servent plus qu’à convaincre les peuples occupés du bien fondé de cette expansion : nous les avons conquis pour assurer la prospérité de Rome, éviter les incursions de ces êtres supposés incultes et leur apporter la civilisation. Peut-on encore le dire aujourd’hui ? Quel est notre idéal désormais ?
La culture ?
Héritée des grecs, savants mais désunis, farouches mais instables.Nous l’avons canalisée dans un système de pensée unique, dans lequel la domination de Rome sur les peuples limitrophes est la seule justification. Un théorème implacable, où sagesse et vertu côtoient violence et licence.
Nos frontières jouxtent les régions de monarques absolus, rayonnant sur des peuples parfois plus anciens que le nôtre. Ces vaincus ne se contenteront pas du souvenir de la liberté. Ils n’auront de cesse de la retrouver. Et cela, même si elle ne concerne véritablement que leurs chefs. Leurs sujets n’ont aucun droit, mais ils préfèrent la servitude à l’occupation étrangère. Ce paradoxe semble s’être développé en tous lieux et aux époques les plus reculées : Hittites, Babyloniens, Assyriens, Perses … Ils observent nos us et coutumes, les raillent parfois, mais s’en inspire souvent. A notre contact la romanité s’étend, tout en se diluant dans cette multitude hétéroclite. Je suis issu d’une famille qui a accédé à la citoyenneté lorsque Lepcis a obtenu le statut de ville romaine. Seule ma mère est latine d’origine. Pourtant je me suis toujours considéré comme un fils de Rome. La grande Carthage a disparu depuis bien longtemps, tels les pachydermes du légendaire Hannibal Barca, punique, comme moi, craint de Rome car il n’était pas un « barbarus ».Il n’a pas conquit notre capitale. Il ne voulait pas la mettre à sac et encore moins massacrer ses habitants. Il souhaitait le ralliement des romains à sa cause. Ce grand chef de guerre, humaniste et stratège, a été vaincu par sa sagesse. Les barbares n’auront pas tant d’égards.
Pour l’heure, Rome régente cette diversité sans faillir, sous la poigne de Septime Sévère.Notre empereur est notre fierté, nous, les provinciaux. Il est né à Lepcis Magna et il a fait de sa ville une seconde Rome. Le sang des puniques coule dans ses veines et n’est plus versé dans des affrontements sans lendemain avec les latins pour la domination de la mare nostrum.
Il n’a pas oublié les siens.
Je ne peux pas en dire autant.Comment revenir sur mes pas.Que dire à Cypselos. Qu’ais-je fais de cette si jolie main, qu’il m’avait accordé il y a tant de printemps ?Pourrais-je l’expliquer à ma propre mère.Appuyé contre un pilier de ce vaste hangar, mes pensées se heurtent, renvoyant plus de questions que de réponses. Ce lieu est aussi tumultueux que mon cortex.
Ostie est reliée au Portus Traiani.
La mer est calme et le port de Rome est agité.
J’aurai aimé que ce soit l’inverse pour déambuler seul le long des quais massifs, assaillis par les lames du large.Mais, cet endroit ne cède rien à la flânerie. Les blocs appareillés, armés de lourds anneaux de fer, retiennent des navires de toutes provenances. Leurs galbes alignés forment un attroupement méthodique où chaque espace est règlementé. Les francs bords se cognent d’un bruit mat au gré de l’ondulation des flots, les poulies dévident des écoutes de chanvre tressé sur lesquels s’agrippent les matelots, passant du pont à la cale, se hissant sur les mats de charge avec une agilité déconcertante. Toujours un pied dans le vide, une main affairée à guider la manœuvre, l’autre agrippée aux garde-corps. Les voix se mêlent, s’interpellent, éclatent en rires débridés et quelques jurons s’immiscent parfois au beau milieu des ordres contradictoires des capitaines.
Débordant des fruits du négoce que porte la mare nostrum, les coques se vident de leurs cargaisons au rythme soutenu des potences de cèdre. Ces puissants bras articulés élèvent dans les airs d’énormes balles de tissus armé à l’extrémité de leurs palans.Des milliers d’amphores d’huile, de garum et de vin changent de mains en quelques instants, oubliant les berges du Rhône tumultueux et l’ombre des ses grands arbres pleureurs, fuyant la douceur du souffle qu’exhale les champs d’oliviers de mon Afrique natale le soir venu.Les charrettes des négociants sont déjà là, prêtent à prendre possession des productions de ces lointaines contrées.
Le bétail suit le même mouvement vertical dans une cacophonie animalière, mêlant mugissements plaintifs et bêlements anxieux. Des cris retentissent et ajoutent au désordre ambiant lorsque les cages des félins heurtent les dalles du quai, sans ménagement.Un rugissement rauque déchire l’air. Appel désespéré d’un animal traqué dans la savane où sa portée a été abandonnée. Arrachée à son clan, elle a survécu.Une lionne pleure sa terre derrière les barreaux d’une cage exigüe, où pleuvent les coups de trique et de fouet.
Désormais, le cirque l’attend. Elle sera nourrie, soignée (si elle ne dévore pas ceux qui en sont chargés), puis mise au repos quelques temps. Lorsqu’elle aura recouvré ses forces, elle sera affamée et jetée sans ménagement dans un désert de poche bordé de hauts murs de pierre. Sur ce sable lissé au râteau, des proies humaines lui seront offertes, armées ou non.Tout cela pour le plus grand plaisir des fauves civilisés qui agitent leurs membres en l’air en hurlant de joie lorsqu’elle arrache un bras ou broie une tête. Si aucune lance ne la transperce, elle vivra jusqu’au prochain combat et ainsi de suite. Elle est devenue gladiateur.
Après tout, Rome l’a vaincue et occupe son territoire.
Cet animal a rejoint les hommes captifs du cirque de la honte et nous avons découvert la bestialité dans les cris et le sang des champs de bataille.
Peu de choses nous séparent :
Elle ne retrouvera jamais les siens, cette grande silhouette enfoncée dans les vagues me ramène chez moi.
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