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12 - MEMENTO MORI L’air est si dense que les résineux et les fleurs du rivage s’emparent de mes sens. J’aspire avec avidité cet air familier pour en imprégner chaque tissu de mon corps. Mes yeux scrutent les teintes pastel qui se fondent dans le flou de cette ligne tourmentée. Elle laisse deviner les vallons qui entament les falaises accores, percées par les inlassables ouadi. Cette sensation enivrante s’accroit. La houle du large se déchire et renvoie le dernier soupir des masses liquides que projette Neptune à l’assaut des avancées rocheuses. Un cri strident détourne brusquement mon regard vers la cime du mat. De petites mouettes à tête grise rasent les voiles, font mine de s’abattre sur le pont et filent sur la crête des vagues. Leurs fines pattes rouges frôlent la surface, quelques battements d’ailes et ce tourbillon de plumes s’éloigne. La lumière du petit jour dessine sur les visages des traits accentués, les ombres masquent encore la fatigue de ce long périple. Les mouillages de nuit ont dus être raccourcis et les étapes diurnes allongées. Deux galères nous ont précédés, depuis Ostie. La piraterie a repris ces derniers mois. Les marins désœuvrés des rives orientales semblent avoir succédés aux gréco-ciliciens. Ces remarquables marins guident encore les convois marchands et tiennent souvent la gouverne des plus prestigieuses unités de la flotte romaine. Ils se retrouvent ainsi, fort habilement, au courant du moindre trafic maritime de l’empire. Les navires mal commandés, craignant la houle du large ou la fin du jour, avides de mouillages sûrs et calmes, sont des proies toutes indiquées pour ces rapaces de haute mer. Ils ne s’attaqueront pas, bien sûr, aux lourdes et lentes embarcations militaires, pourtant incapables de les rattraper ou de les mettre en déroute dès que les vagues bousculent les coques et exigent du navire qu’il soit capable de remonter au vent. Toutefois, la mise à sac d’un transport de commerce, entravé par son ancre dans une crique apparemment tranquille, impose une prudence préalable : il faut s’assurer de l’absence de toute galère ou quinquérème romaine dans les parages. Si son imposante masse venait à surgir, obstruant la sortie de l’abri forain, obligeant les pirates à livrer bataille … là, l’issue serait assurément moins propice aux détrousseurs des mers. Les romains ne sont pas nés navigateurs. Ils le sont devenus par nécessité commerciale et militaire. Ils ont donc imposé un nouveau style de combat naval, qui n’a plus rien du remarquable stratagème athénien qui fit la gloire des Hellènes à la bataille de Salamine. La proue des galères est équipée d’une tour d’assaut, le « corbeau », nommé ainsi à cause de sa herse crochue qui s’abat sur le pont du navire abordé. Dès que les deux coques sont soudées par cet appendice martial lacérant les francs-bords de ses proies, les légionnaires de la galère passent à l’assaut par cette passerelle providentielle. Ces hommes sont rompus à tous les types de combats. Leurs chefs ont rencontrés des dizaines d’ennemis différents, utilisés une multitude de tactiques et stratagèmes sur les innombrables champs de bataille de cet empire vorace. Une administration méticuleuse veille à l’approvisionnement des troupes, où qu’elles soient, équipe les soldats d’armes standardisées, mises au point par des techniciens et artisans habiles, auxquels Rome communique les pièces prises à l’ennemi pour en tirer parti, si nécessaire. Les légions ne font guères de prisonniers et mieux vaut ne pas être blessé. Les médecins romains ne soignent pas les pirates. A vrai dire, … ils ne soignent pas grand-chose. La vue des côtes représente ainsi pour la plupart de mes compagnons de traversée une sorte de délivrance. Libérés des tumultes de Neptune, des sautes d’humeur d’Eole et des griffes avides des pirates. Bercé par le roulis rythmique de cette coque ventrue, j’ai dormi d’un sommeil profond, insensible aux terreurs imaginaires des voyageurs. Mon corps retrouve peu à peu la paresse irrésistible des matins indolents. Aucune urgence à régler, pas d’ordre à donner, ni à recevoir, aucun cri, pas même le tumulte de la troupe qui s’éveille péniblement, à l’assaut de son pire ennemi : l’obéissance. Obéir aux chefs, obéir à ses principes, obéir à ses dieux, n’offenser aucun d’eux, rester droit, ne pas courber l’échine, ni faiblir devant l’ampleur de la tâche. Il faut se résigner et admettre toutes ces règles qui masquent la cruelle évidence. Accepter de tuer d’autres hommes pour ne pas mourir. Toutes les armées partagent cet axiome macabre, au nom d’un idéal qui devient chaque jour plus flou à mesure que la campagne s’éternise en des terres hostiles. Les reflexes de survie sont en réalité les règles fondamentales de cet immense théâtre. Les bons acteurs savent s’économiser et ne pas trop s’exposer. Les novices, qui ne connaissent pas encore bien leur texte, chutent sur des répliques essentielles. Lorsqu’ils se tournent vers le souffleur pour solliciter son secours, l’acte prend fin soudainement. Le lourd rideau de cette scène, qui s’étend jusqu’à l’horizon, s’abat sur la vie du comédien hésitant. J’ai quitté définitivement le spectacle. Les acclamations de la foule, la couronne de laurier remise par le représentant du Sénat, la fille du légat à épouser, munie d’une dot masquant sa laideur, les appuis financiers du questeur, toutes ces incitations à la poursuite d’une carrière politique ne m’ont finalement pas retenu. J’aime les couleurs de la mer instable, l’anarchie perpétuelle de ses formes qui convergent finalement en courbes douces. Comme le corps de celle que l’on n’ose à peine regarder, qui un jour se découvre, puis brûle la peau et enchaîne l’âme à jamais. L’ondulation des flots s’est adoucie et le reflet rougeoyant du rivage danse sur les vagues salées, excitées à l’idée de rejoindre le rivage. De petites étincelles de lumières jaillissent à leur surface, surprenant mes pupilles encore endormies. Juchée sur une monumentale colonne de pierre, la statue martiale du phare vient de se hisser au dessus du dernier cap précédant l’avant port. Elle me donnait le tournis, comme à tous les gosses en vadrouille sur le port, échappant à la surveillance de leurs parents. Ce souvenir me plonge sans transition dans la détresse que je fuis depuis sept ans. Lors de notre départ, nous contemplions cette silhouette élancée jusqu’à ce qu’elle disparaisse, nos yeux se plissant pour en garder l’image quelques instants encore. Le marchand de garum me bouscule. Sortant à propos de ma torpeur, je l’observe avec amusement. A la seule évocation des pirates il s’était propulsé genoux à terre, implorant le seigneur de préserver sa vie. Au passage il lui avait aussi demandé s’il lui était possible, dans sa grande miséricorde, d’envoyer une petite tempête aux dits pirates. A condition que la zone de cette colère divine soit localisée juste sous la coque de ces âmes égarées dans le brigandage maritime. Etant sujet au mal de mer, verdâtre dès le premier mouvement de tangage et crachant la moitié de ses entrailles à la mer au second, le commerçant chrétien ne souhaitait pas que la colère de son dieu contre les malfaisants provoque un clapot vomitif. Il le pria donc de concentrer ses efforts dans une zone bien précise, sans débordements. Heureux d’arriver à bon port, il se mit en devoir de remercier le seigneur, avant toute autre obligation. Il n’omit pas dans sa prière une grâce pour ses compagnons de route. Louable attention. J’apprécie les chrétiens et leur ferveur inébranlable, mais je ne les comprends toujours pas. Phil :-) archeostudio.net
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