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13 - Ubi tu Gaius, ego Gaia Trop jeune . Tu es trop jeune Quintilius . Tu te rends compte, tu as à peine seize ans ... pas encore de métier ... pas de demeure ... et si tu désires ensuite l'épouser ? ... qu'allez-vous devenir ? Je ne peux pas consentir à tes fiançailles avec mon unique fille . Pas encore . Mon épouse n'a pas le même avis et serait prête à t'accueillir parmi nous, mais je sais que c'est sur les suppliques de Milva . Sa mère lui cède trop facilement . Elle sait, comme moi, que tu es un gentil garçon ... tout le monde ici connaît les sentiments que tu caches, assez mal à vrai dire . Tu es encore trop jeune mon garçon . En quelques mots Cypsélos avait anéanti tous mes espoirs . Il avait non seulement mis l'accent sur les faiblesses incontournables de mon projet, mais de plus, j'avais pris conscience qu'il n'ignorait rien des soit disant visites guidées des chantiers naval que j'organisais en compagnie de ma jolie chrétienne, pendant les jours de repos . Elles déviaient inévitablement sous les oliviers d'un petit lopin de terre situé à l'extrémité du Cardo, presque à toucher l'enceinte extérieure . Assez loin du port il est vrai ... Comment l'a-t-il su ? Mystère . Toujours est il que je ne pouvais plus espérer sauver rapidement Milva des tortionnaires . Ce jour là j'ai senti monter en moi une rage que je ne soupçonnais pas . J'aurai pu le soulever de terre et lui faire admettre mon opinion avec une force de conviction qui lui aurait marqué durablement le visage . Je n'avais qu'à entrer, prendre les affaires de sa fille et ... et rien d'autre . Les oedèmes temporaires de la violence faite à un père auraient probablement marqué sa fille éternellement . C'était stupide . Je devais attendre . J'ai attendu . Deux ans . J'ai jeté des cailloux dans l'eau et considéré avec désintérêt l'agitation du port . Seuls les oliviers m'ont aidés à compter les jours . Sous leur timide feuillage, une ombre fluette peinait à dissimuler deux paires de bras et de jambes, deux visages, mais un seul corps . Je n'ai demandé à Cypsélos de reconsidérer sa position qu'au terme de ces deux années . Bien plus abattu qu'à la première requête, déjà convaincu d'entendre la même réponse, je l'ai regardé, stupéfait, dessiner avec le bout de sa sandale une forme de poisson dans le sable de sa cour. - Soit le bienvenu mon fils . Il a prononcé ces mots d'une voix feutrée, un léger sourire marquant la commissure des lèvres, me tendant les bras comme à son propre enfant . Je ne savais pas ce que c'était un père qui embrasse son fils . - Veux tu venir à notre célébration du Christ demain soir ? Notre Empereur, Septime Sévère, a autorisé ces réunions. Je ne voulais pas t'entraîner à la légère sur les chemins difficiles de notre foi . Tu n'étais encore qu'un enfant plein de rêves et d'illusions il y a deux ans . Aujourd'hui, je constate que les jours et la contrainte n'ont rien changé à tes sentiments . Je sais combien ma fille compte pour toi et je connais tes pensées pour les chrétiens qui endurent le martyr . Bienvenue et soit heureux parmi nous . Le ciel s'est soudain ouvert, la lueur éblouissante du jour a chassé l'ombre du moindre recoin obscur . Suis-je simplement heureux, ou les chrétiens ont–ils des pouvoirs pour illuminer les âmes ? Il est des minutes qui s'étirent à un tel point, que le jour semble interminable . Je suis avachi sur cette banquette de marbre recouverte d'une toile pourpre et de coussins bleus ourlés . Je manipule nerveusement une extrémité d'un de ces moelleux reposoirs, le torse redressé, un coude en appui, bien accroché à ce rugueux perchoir . Je ne veux plus bouger . Je prends l'air le plus détaché possible, feignant d'ignorer le profond malaise qui m' envahi . Ma rutilante toge neuve est constituée de plis savants . Elle est réalisée avec six mètres de tissus de grande qualité ! Pour être franc, cet accoutrement princier m'est assez peu familier . Voulant faire bonne impression, mais aussi pour étaler ma science en architecture navale, je me suis lancé dans une crâneuse dissertation sur les systèmes d'affalement des voiles des quinquérèmes . J'ai tenté d'illustrer mon propos en mimant les marins en plein effort . Pris à mon propre spectacle, je me suis relevé d'un bond enthousiaste et ... j'ai trouvé le moyen de me prendre le pied dans un pli sournois de ma toge . Figé en position verticale, en équilibre sur une jambe, l'autre encore pliée et retenue par une sandale coincée dans un recoin de ce sac de luxe, mon corps s'est inéluctablement penché en avant, attiré par le sol . La bouche grande ouverte d'effroi, ayant compris que j'allais m'aplatir sur l'herbe rase, la mécanique élaborée de mon cortex a tenté une opération de sauvetage non programmée . Instinctivement, comme un gladiateur cherchant la parade ultime au moment où le pouce va s'abaisser, ma main s'est projetée sur un angle de la table de banquet . Cela m'a sauvé de la chute, mais également provoqué un effet secondaire : la propulsion dans les airs d'une pleine assiette de purée de pois aux épices, qui se trouvait là où elle devait être : sur le coin de la table . Comme elle n'était pas destinée à ce voyage inattendu, Tullius l'a vu passer sans réagir, pétrifié par la vivacité de cette attaque surprise . Tournoyant dans les airs en arrosant les convives de son contenu baveux, elle s'est abattue sur le joueur de kithara , à qui je n'avais pourtant rien à reprocher . La surprise a été totale : le musicien bedonnant n'a tenté aucune esquive, il n'en a pas eu le temps . Il n'a pu fuir non plus, vu qu'il était entravé par son instrument et confortablement installé pour assister jusqu'au bout à cette remarquable soirée festive . C'est ça : festive . C'est le mot qui convient . Comme il avait la bouche grande ouverte, égrenant une mélodie sirupeuse de sa voix nasillarde haut perchée, il a été le premier servi en purée épicée . Certes, la vitesse du service l'a surpris . Ce privilège imprévu a transformé sa mélodie langoureuse en un cri suraigu de bête fauve . Le jeu subtil de son arpège précieux s'est aussi interrompu . La peur conjuguée à la violence du choc lui a fait crisper ses doigts boudinés et ... il a arraché deux cordes à son instrument . Il me dévisage du regard, couvert de tâches ocres dégoulinant sur sa belle tunique safran, la kithara blessée entre les jambes, s'interrogeant sur mes étonnantes capacités à neutraliser les artistes avec des ustensiles de cuisine . Quelle honte . Pour parfaire ce tableau, le pli d'épaule de la toge, jusque là sagement lové autour du cou, a profité de la pente favorable de mon corps pour ajouter au ridicule en glissant sournoisement sur mon visage, me plongeant dans l'obscurité un court instant . Privé de la vue sans justes motifs, j'ai tenté de dégager ma sandale au jugé, plongeant brutalement ma main sous ce que je croyais être ma toge . Ce faisant, j'ai attrapé sans ménagement le genou de ma voisine, Julia, outrancièrement maquillée pour l'occasion . Trop heureuse de cet élan d'affection tardif mais involontaire, elle a poussé un gémissement de surprise strident qui s'est entendu jusqu'en Palestine . Ameutés par la fausse pudeur de l'épouse du proconsul, tous les convives se sont précipités pour assister au spectacle. Enfin, quelqu'un qui nous fait rire ! Qui est ce comique à la tête cachée sous sa toge ? Où est son autre jambe ? Une bataille de purée ?, quelle bonne idée ! Quelle honte . Je n'ai donc pas vu l'hilarité qu'a provoqué dans l'assistance ce numéro d'équilibriste chancelant, unijambiste et aveugle, propulseur de purée et tâteur de genoux . J'ai toutefois entendu exploser le tonnerre qui sert de rire à Tullius et Celenia, ma future belle-mère, n'a pas pu réprimer un gloussement de plaisir . Mais quelle honte . Ayant recouvré la vue, cramoisi de déshonneur, je constate que Milva, hilare, se mord la lèvre inférieure, tentant de réprimer une joie désopilante en masquant cette mimique de la main, alors que ses yeux, encore humides, trahissent ce qu'elle n'ose montrer : elle pleure de rire ! Alors que je m'enfonçais dans les profondeurs du ridicule et que chaque mouvement exécuté à l'aveuglette risquait de provoquer un conflit familial, voire militaire si j'avais tripoté le membre inférieur du proconsul Valerius assis à ma droite, Milva avait choisi le camp de ceux qui se tiennent les intestins, le visage déformé par l'indicible bonheur de voir s'accomplir un destin comique imprévu . Quant à ma mère, toujours prévenante, mon alliée indéfectible, elle tient absolument à me passer sa main dans les cheveux en signe de soutien, ajoutant une faiblesse enfantine à ma maladresse endémique . Plus j'éloigne la tête, plus elle redouble d'efforts pour me frictionner le crâne, la bouche en coeur, répétant sans cesse : « mon pauvre petit Tilu ». - Maman, dis pas ça ici ! J'ai beau prendre un air courroucé, les sourcils penchés vers la cloison nasale, rien n'y fait : elle rit aussi . Elles m'ont abandonné à mon sort . Quelle honte . J'aurai préféré ne pas assister à ce spectacle, mais j'en suis l'un des personnages essentiels . Les parents de Milva souhaitaient ardemment officialiser mon statut de fiancé . C'est fait . Ils viennent d'engager à vie un acteur comique, qui fait l'échassier et jette des assiettes en l'air, pour amuser la galerie . Cypsélos, à l'origine un grec de Cyrène et grand amateur de théâtre comique, mon futur beau-père, apprécie . Il le fait savoir en me montrant à l'assistance . Le bras tendu, sa main me désigne en vainqueur incontesté de cette lutte sans merci avec la maladresse . Bien sûr, pour faire bonne mesure, il rit aussi à gorge déployée . En réalité, je viens de prendre conscience que j'étais le seul à ne pas rire ... Si les marins de Lepcis Magna apprennent cela, je déserterai le port à tout jamais . Je les vois d'ici, sautillant sur une jambe, la tunique sur la tête, saisissant le genou des matelots ... Mais quelle honte ( je sais, je l'ai déjà dit, ne m'énervez pas ... c'est pas le moment ) . Du coup, je reste prudemment allongé dans le Triclinium d'été, limitant mes mouvements au strict nécessaire, avare de mes mots, vexé comme un taureau qui trouverai l'arène fermée un jour de fête, faute de spectateurs . Enfin, je suis entré dans la famille de celle qui a passé des heures à m'écouter parler de coques, de mats, de voiles, sans jamais m'interrompre, sans se lasser . Je sais pourtant qu'elle n'est pas envahie par cette passion, comme je le suis . Il m'a fallu du temps pour comprendre que c'est moi qu'elle regardait flotter dans les vagues imaginaires d'une mer que nous n'avons jamais prise . Elle s'est avancée avec moi devant l'autel, le corps fondu dans cette robe aux milliers de plis, comme la brume lumineuse qui se répand parfois à la surface d'une eau calme, à l'heure où le soleil n'a pas encore réchauffé l'air . Je n'avais jamais regardé cette jolie petite touffe bouclée aux yeux clairs comme une femme . J'ai réussi à tenir ma bouche close cette fois-ci . Mais un petit signe du menton de cette déesse vaporeuse et souriante m'a rappelé que je devais lui passer un anneau d'argent à l'auriculaire gauche . J'allais oublier ... Je me suis aperçu que tout le monde pleurait et que nous étions les seuls à rire . Elle s'est tourné vers moi, me prenant les mains et m'a susurré : "Ubi tu Gaius, ego Gaia" (Où tu seras Gaius, je serai Gaia ) . Milva, la lumière de ma vie, brille comme jamais le soleil de mai ne l'a fait . A suivre ... Phil : - ) archeostudio.net
US ET COUTUMES CULINAIRES SOUS ROME A l'origine, les Romains avaient en matière de nourriture un régime méditerranéen typique, proche de celui des Grecs : bouillie de céréales, gibier, lait de chèvre et de brebis, poisson sur les côtes, fruits. Mais tout change à la fin du premier siècle après J.-C : on mange déjà du pain blanc sous Tibère et l'alimentation carnée s'est généralisée. Cependant il existe toujours une inégalité fort grande entre les repas, même de fête, chez un paysan et chez un gros propriétaire rural (qui vit en ville, approvisionné par ses fermes), chez un ouvrier de la ville et un riche citadin. De plus, les voyages se multiplient et font découvrir des mets issus de régions auparavant inconnues ou inaccessibles et entraînent, chez ceux qui en ont les moyens, des fantaisies culinaires coûteuses (Sénèque, Consolation à Helvia) et d'ailleurs nocives à la santé. La médecine romaine, à partir de Celse, contemporain de Sénèque, se préoccupe déjà de la valeur nutritive des aliments, mais les protestations des médecins contre l 'abus des épices ne sont guère écoutées. Les Romains qui le peuvent organisent des repas et des banquets très codifiés et font servir une abondance de plats et de boissons qui nous semblent aujourd'hui extravagante . Rappelons que, contre ce luxe de la table, plusieurs lois avaient été promulguées. Mais, comme l'a dit Tacite elles avaient vite été abolies "les unes par l'oubli, les autres par le mépris". Déjà le goût du luxe se développe dès le premier siècle avant J.-C . Le grand "gourmet" de l'époque républicaine fut évidemment Lucullus , dont le nom est passé à la postérité (Plutarque, Vie de Lucullus). Toutefois c'est surtout du temps de l 'Empire que nous viennent les souvenirs de la démesure dans le luxe de la table . L'exemple vient de haut : si César était frugal, certains empereurs, Claude , Vitellius ou Domitien le furent nettement moins . Leurs légendaires excès ont beaucoup contribué à figer pour la postérité l'image de Romains goinfres et ivrognes . Quand l'exemple vient de si haut, comment les riches citadins, puis les riches affranchis n'auraient-ils pas été tentés de surenchérir dans l'excès ? Même le parasite devient glouton... Incontestablement les Romains ont le goût du grand, du gigantesque et le monstrueux les fascine. Il y a donc (comme en architecture) une recherche de l'énormIté et de la mise en scène. Non seulement on multiplie le nombre des plats mais on construit des pièces montées comme on édifie des thermes. C'est une façon comme une autre de prouver son pouvoir : à travers l'accumulation des ingrédients parvenus de tout l'Empire dans les marchés de la ville, Rome et ses habitants se donnent à eux-mêmes et à leurs visiteurs l 'image de leur force .
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