17 - Barbarus Je ne vois rien ! J'ai beau jouer des coudes, tempêter contre tous ceux qui m'obstruent le champ de vision, rien n'y fait. Milva est recroquevillée sur le piédestal d'une statue martiale, figurant une gloire locale, dont j'ignore le nom . Je l'ai hissée la haut pour qu'elle puisse voire à quoi ressemblent les « ludi » de ces gens bizarres . Si le modèle de cette sculpture avantageuse a su arriver en vie jusqu'à l'atelier du sculpteur, encore en possession de ses membres, les deux yeux et même son sourire de vainqueur, il a droit à ma considération . D'ordinaire, les fier à bras et leur suffisante arrogance m' insupportent . Toujours prompts à se mettre en valeur, quitte à usurper le mérite d'autrui ou à en minimiser les effets, ils prennent des allures de vainqueurs pour des combats qui ne sont souvent que des joutes oratoires . Ici, on ne triche pas avec son adversaire, qu'il soit homme ou animal . Il faut affronter d'emblée son regard en y cherchant la faiblesse qui le perdra, pour mieux masquer sa propre terreur de fouler pour la dernière fois le sable de ce monde . Tous ces êtres traversent la pénombre d'une vie de servitude pour revoir la lumière, espérant qu'elle brillera encore. Mais la course de l'astre ne s'interrompt pas pour si peu . Infatigable lueur qui voit les hommes disparaître ici, dans le sang et les cris . Dans cet espace confiné où les peurs s'affrontent, la logique est absente . Nul ne semble s'en inquiéter . Des hommes luttent pour une vie qui ne leur appartient plus . Ils trouvent parfois un semblant d'espoir, aveuglés par la gloire éphémère d'une victoire sur un être malhabile, projeté dans l'arène sans ménagement au zénith de sa vie . Ils sont barbares . Leur quotidien reflète pourtant un paradoxe . Entraînés à l'excès pour une lutte qui leur est imposée, ils doivent se transformer en héros de la mythologie grecque . Ils sont adulés du public pour ce qu'ils représentent, peu importe que cette nouvelle peau saigne ou que l'esprit souffre. Un mythe ne meurt pas . Si l'enveloppe charnelle ne résiste pas à cette épreuve, la solution est simple : on en change . Parfois même ils sont courtisés, voire « utilisés » par des patriciennes pas très saines, ni farouches ou des notables libidineux . Peu importe le regard de l'autre . Ils savent tous que chaque instant passé hors de cet oval de sable doit être vécu comme s'il était l'ultime, sans retenue . Ils ont été vaincus ou jugés par Rome. Vivre ne suffit plus; désormais il faut survivre . Le regard avide des spectateurs scrute leurs traits, espérant apercevoir la terreur de ceux qui voient s'avancer inéluctablement leur propre mort . La plèbe s'exorcise de ses craintes en acclamant le fracas de ces destins, casqués et arnachés, à l'apparence humaine, venant souffler sur la flamme qui ondule encore timidement dans leurs yeux, pour ne laisser que le néant . Le sang donne à ce spectacle la légitimité que la morale lui interdit . Lorsque les dieux prennent le temps de s'attarder sur ces combattants de l'irrationnel, s'ils les laissent en vie trois années, ils gagnent alors leur liberté . Entre temps, ils devront leur salut à l'élimination de leurs compagnons d'infortune, espérant qu'ils soient vaillants dans la défaite, que le glaive tranche la chair de celui qui est à terre sans lui ôter la vie, au terme d'un assaut interminable et indécis . Le prince sera alors reconnaissant, non pas du courage d'hommes dont il ne se soucie guère, mais de l'effet qu'il produira sur la foule médusée en s'octroyant le pouvoir de vie ou de mort sur le vaincu . Un bref instant, il pourra assouvir son désir secret : côtoyer les dieux, user de leurs pouvoirs sans comptes à rendre à qui que se soit . Etre gladiateur c'est avant tout survivre, ne pas être pas un meurtrier, respecter les règles du combat singulier et pouvoir dire, à ses vieux jours, quels guerriers ils furent, privés par Rome de leurs liberté de ne pas porter le glaive . C'est la règle majeure du peu d'existence qui leur reste . Tous, sans exception, méritent notre pardon . Nous sommes encore libres, il est temps que cela cesse . Lorsque l'ombre aura obscurci l'éblouissante lueur de Rome, comment nous jugera-t-on . Sommes nous pire que les Celtes, les Cimbres, les Daces, les Teutons, les Francs, les Alamans ... ? Ils sont barbares . Sont-ils nos semblables ? Les bêtes fauves de Rome sont là, insatiables et endurantes . Elles sont confortablement installées sur les gradins . Insouciantes, attendant le début du spectacle, certaines que le jour se lèvera de nouveau, immuable . Tant de conquêtes n'auront finalement renvoyé à l'empire que l'image de sa propre condition. Le fer dicte aux peuples soumis les principes de leur reddition, semant dès la victoire les germes de la révolte . L'occupant s'installe, désirant ardemment que les veuves et les orphelins laissés par les légions acceptent leurs lois nouvelles, comme étant celles qu'ils espéraient . Ce postulat n'a jamais permis aux empires de se maintenir éternellement, fussent-ils menés par des autocrates éclairés . Ils ont tous disparus . Comment leur faire comprendre que nous sommes de remarquables bâtisseurs, de fins lettrés, que nous avons le soucis de rendre des décisions justes, que le corps ne peut être négligé, qu'il doit rester propre pour éloigner l'animal qui nous habite et laisser à l'esprit assez d'espace pour créer cet immatériel qui nous attire : l'art, la sculpture, les innombrables petites choses qui font de nous des romains . Ils sont barbares . Leurs dirigeants déposés sont très souvent des tyrans et nombre d'entre eux ont mérités leur chute . La République luttait pour éloigner les hordes d'envahisseurs, pilleurs, tueurs par nécessité ou par cupidité . Les empereurs veulent parfois le bien, mais l'immensité de ces nouvelles terres romanisées s'accommode mal du discours de partage que des humanistes mettent en avant au Sénat . La « res publica » aussi est un mythe . Comme le gladiateur, elle frappe ceux qui veulent l'abattre et elle porte souvent le premier coup pour conserver l'avantage stratégique . Elle devient l'agresseur . Le monde barbare est un champ de bataille qui ne connaîtra pas de répit . Rome peut voir sa puissance centralisée imploser à tout instant . Non que les faibles soient suffisamment organisés pour renverser le cours de leur existence soumise. Mais plus sûrement du fait des incessantes rivalités qui conduisent les intoxiqués du pouvoir à se livrer bataille, à exterminer les familles des concurrents politiques, hommes, femmes, enfants, alliés et mêmes les esclaves, encore attachés à leurs puissants maîtres par la crainte d'une condition encore inférieure . Lorsque ce système s'affaiblit, ou s'il décide d'associer à son festin les élites vaincues, faute d'une confiance suffisante dans les siennes, les barbares se relèvent, d'où qu'ils soient . Leurs terres nous entourent, comme un étau toujours repoussé, pour mieux retarder l'instant de l'écrasement final . Nous ne sommes pas des libérateurs, mais les vainqueurs . Pour l'instant . Seul le glaive nous maintient en vie . Ils sont barbares . Phil :- ) archeostudio.net
Le terme " barbare " et le concept de barbarie qui lui est attaché ont aujourd'hui une connotation péjorative. Ils traduisent à la fois le mépris pour l'autre, l'étranger et la crainte qu'il inspire. Michel de Montaigne, qui vécut l'époque « barbare » des guerres de religion de la fin du XVIe siècle, exprime fort bien ce sentiment, lorsqu'il écrit dans ses Essais : « Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». Au fil de l'histoire, le terme a revêtu différentes acceptions.À l'origine, le terme barbare est emprunté en 1308 au latin " barbarus ", lui-même pris au grec " barbaros " ( étranger ). Ce mot était utilisé par les anciens Grecs pour désigner d'autres peuples n'appartenant pas à la civilisation grecque, dont ils ne parvenaient pas à comprendre le langage. Barbaros n'a à l'origine, aucune nuance péjorative, il signifie simplement « non grec » ou plus largement toute personne dont les Grecs ne comprennent pas la langue, quelqu'un qui s'exprime par onomatopées : " bar-bar-bar ". Claude Yvon, dans l'article « Barbare » (philosophie) de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, fait remarquer que « c'est le nom que les Grecs donnoient par mépris à toutes les nations qui ne parloient pas leur langue, ou du moins qui ne la parloient pas aussi bien qu'eux, pour marquer l'extrême opposition qui se trouvoit entr'eux et les autres nations ne s'étaient point dépouillées de la rudesse des premiers siècles. » Il s'agissait donc au départ d'un simple critère linguistique permettant de distinguer les individus dont le langage leur apparaissait comme un babil inintelligible (« ba ba ba »), une sorte d'onomatopée, comparable au bla-bla en français, évoquant le bredouillement. Était donc barbare celui qui au lieu de parler grec — de posséder le logos — faisait du bruit avec sa bouche. Du point de vue des Grecs antiques, parmi les barbares, les Perses constituaient une exception : ils étaient considérés comme civilisés, quoiqu'ils fussent soumis à la tyrannie d'un roi, et non à la loi décidée en commun par les citoyens (démocratie). En revanche, les peuples celtiques, germaniques, slaves ou encore asiatiques étaient considérés comme des barbares rustres et peu, voire pas du tout, civilisés. Par extension, cette différence linguistique donnera une vision négative, méprisante, de l'autre, de l'étranger, qui se retrouvera dans la définition transmise par les Grecs au monde romain. Après la conquête de la Grèce, les Romains adoptèrent le terme grec et l'utilisèrent pour désigner les peuples qui entouraient leur propre monde. Était donc qualifié de barbare à Rome celui qui n'appartenait pas à la sphère culturelle gréco-romaine, quel que fût son niveau de civilisation. Ainsi, les premiers chrétiens furent qualifiés de barbares par les Grecs et les Romains . Ces derniers considéraient, par ailleurs, les Huns comme des « animaux à deux pieds », selon la description qu'en fit l'historien Ammien Marcellin, qui décrit leur arrivée en Europe, comme une « tornade dégringolant des montagnes ». Soucieux de préserver la Gaule qu'il venait de conquérir du péril que représentaient ces peuples germaniques qu'il était parvenu à repousser au-delà du Rhin et de sauver de la barbarie une province en voie de romanisation, César, dans une digression célèbre de la Guerre des Gaules brosse un portrait fort peu amène de ces envahisseurs qu'il juge incapables même de désirer la « civilisation » : impudeur physique, alimentation fruste, religion sommaire, culte de la violence et de la destruction, sont les principaux traits qu'il prête à ces populations qu'il espère maintenir à l'extérieur de l'aire romaine. Les Romains, soumis très tôt à des raids sur leurs frontières, percevaient les barbares comme une menace. Après une première alerte à l'approche du Ier siècle av. J.-C. (Cimbres, Teutons), ils seront soumis cinq siècles durant à cette pression barbare, qui emportera finalement une partie de l'empire qu'ils avaient constitué et leur civilisation. La deuxième vague de ce qu'on appellera par la suite les invasions barbares a lieu au IIIe siècle (242, 253, 276), lorsque les Francs et les Alamans dévastent la Gaule, l'Espagne et l'Italie du Nord. Puis, au IVe siècle, sous la pression des Huns venus d'Asie, l'invasion va devenir massive. Les Romains, malgré l'ardeur de certains généraux comme Stilicon (d'origine germanique), ne pourront résister aux grandes invasions et seront emportés par la vague barbare qui submerge la partie occidentale de l'empire. Plus tard, on utilise le terme d'invasions barbares pour qualifier les mouvements de population qui se produisent à partir du IVe siècle jusqu'au VIeVIIe siècle à travers l'Empire romain finissant. Ces migrations de peuples germaniques ayant envahi l'empire à partir de 406 sont considérées comme un déferlement de la barbarie destructrice sur la civilisation. Par extension, l'âge des Vikings et ses raids soudains et meurtriers perpétue la frayeur qu'inspirèrent auparavant les Huns, les Goths et autres Vandales, alors qu'à l'Est des peuples surgis des steppes de l'Asie bâtissent des empires nomades face aux murs de Constantinople et que les Slaves investissent les Balkans. Dans l'empire bâti par Charlemagne, un autre terme semblable apparut avec le Sarrasin. On emploie à cette époque une variante du terme pour désigner les pirates méditerranéens issus de pays musulmans : les Barbaresques.
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