18 -CONSAGUINEUS LETHI SOPOR Les nuages sont si près . Ils ont atteint mon visage et m'enveloppent comme un linceul de brume. Si denses et humides que je ne parviens pas à distinguer les gouttes de pluie des volutes sombres qui m'entourent . Mon regard se perd au sein de cet amas impalpable, mes doigts engourdis se crispent en vain et ne saisissent que le vide . Pourtant, je sais que je ne suis pas seul . Les courbes vaporeuses épaisses semblent se resserrer autour de moi en mouvements concentriques . A tel point que je peux désormais ressentir leur souffle paresseux . Cette opacité laiteuse est venue à ma rencontre, je le sais . La pluie a cessé . La lueur s'est éclaircie puis, devenue douce . Un petit rire cristallin vient de rompre le silence de cet univers cotonneux . - Qui es tu ? Un petit bonhomme se tient debout, sur ma gauche, je ne l'ai pas vu venir. Comme cette lame . Celle qui m'a conduit ici . - Tu fais quoi par terre ? T'es tout pâle . Tu as vu là ? Ça te fais mal ? Et si tu essayais de te tourner un peu sur l'autre côté, tu ferais peut être moins la grimace . Tu sais, quand tu respires fort, ta bouche se crispe et tu fermes les yeux . Je le sais, j'ai tout vu ... depuis le début . Je n'ai pas eu le temps de réagir, ni frayeur, ni stupéfaction . Ses cheveux bouclés ondulent au rythme des questions qu'il enchaîne, sans attendre la réponse . Mes lèvres n'ont pu laisser échapper le moindre son . Il doit avoir sept ou huit ans, les mains croisées dans le dos, vêtu d'une simple tunique, pieds nus . Un fin bracelet de cuir au poignet gauche pour seule parure . Un gamin comme on en croise souvent dans les faubourgs populaires de Rome, ou de ses répliques envieuses de l'empire . - Alors ..., s'impatiente mon visiteur en pointant le menton dans ma direction, sans se départir de son petit sourire . Tu es qui ? Je m'appelle Quintilius ... je suis centurio prior de la Legio VIII Augusta et ... - Non, non, je ne te demande pas comment tu t'appelles ni ce que tu fais. Je le sais déjà . Il lève les bras au ciel comme un acteur de drame grec, sans grande conviction . - Belle armure ! Et ton casque, il est superbe, non ? Le glaive ... lui ...il en a vu du pays, pas vrai ? Son regard d'enfant vif et malicieux me transperce comme un pilum, puis s'attarde sur le médaillon lié autour de mon cou . Il ne m'a jamais quitté. - En fait, je voudrai savoir qui tu es ... par rapport aux autres . J'ai le plus grand mal à saisir ses paroles . Tout raisonnement me semble tortueux . Mon esprit peine à ordonner les idées et formuler les mots pour les exprimer . - Que veux tu dire ... quels autres ? ... - Tu ne vis pas seul tout de même ! Tu ressembles à tout sauf à un ermite, non ? Les autres ; ceux qui respirent, qui dorment, qui boivent, qui ... vivent, qui s'aiment ou se haïssent ... ou les deux à la fois. - Tu veux savoir d'où je viens ... et quelles sont les personnes que je ... - Mais non ! Enfin Quintilius, voyons, je sais déjà tout cela . Il a croisé les bras sur son torse menu et la commissure de ses lèvres se pince sur une seule extrémité . Une moue de désapprobation lui déforme la bouche et cette fusion de garnement chérubin me donne envie de rire . Comme un gosse privé de sortie pour avoir enfreint une défense formelle de monter sur la statue de Jupiter, après avoir été chassé temporairement de la domus familiale pour avoir attaché la queue du chien à la charrette, voulant ardemment parodier une course de chars ... Tout un programme . Cette impatience, ce débit de parole, impertinent, un brin moqueur . C'est une certitude . Il me ressemble, jusqu'à son regard, paradoxalement triste. - Tu crois que je n'ai pas saisi « ce que tu es ».Ton rutilent accoutrement trahi ta condition . La cape pourpre dans laquelle tu t'es enveloppé peine à dissimuler la belle entaille qui déchire la chair de ton flanc . Sa voix s'est soudainement durcie . Il s'approche . - Tu sais, je ne rencontre pas souvent des gens importants comme toi ici . Nombreux sont ceux qui connaissent ta bravoure, l'admiration que te vouent tes soldats et patati et patata, bla-bla-bla, bli-bli-bli ... Il se moque de moi, mais reste grave . - Et tes ennemis ? Tu crois qu'ils t'apprécient autant . Les veuves que tu as engendré avec ton beau glaive, les orphelins à qui tu as enlevé pour toujours le sourire d'un père ... Tu as déjà tenu autre chose qu'une arme dans les doigts, n'est-ce pas ? Tiens, prends ma main ! Il s'avance encore . Je distingue nettement les contours de son visage, il a repris son petit sourire de gamin pris la main dans le sac, chapardeur de fruits au sirop d'épices .- - Tu crois que tu es fait pour ça ? - Non ... mais, je ne sais pas faire grand chose d'autre et ... - Que dis tu ? Sa main a saisi la mienne, je n'ai plus la force de faire l'inverse . Tu dessinais des bateaux, les plans du four à pain de Tullius, à dix ans ! Tout le monde te connaissait le long du cardo maximus et du decumanus de Lepcis Magna. Le petit mitron, livreur de pains et de confiseries, travailleur, assidu, aimable ... maladroit, bon d'accord . Alors, dis moi ! Aujourd'hui ... qui es tu ? J'ai froid soudain . La brume revient . Je ne vois plus ses yeux, mais je sens sa main . Elle entoure ma paume avec une force étonnante . Comment peut il faire cela . Une main d'enfant n'a pas cette capacité, ni une taille suffisante . - Alors, tu crois vraiment que ta place est ici ... comme moi ? Cette voix grave n'est pas celle d'un enfant . Il s'est maintenant avancé suffisamment pour que je le vois . Son autre main porte une bague d'argent sertie d'une opaline à l'auriculaire . Qui es tu ... ? Tu vois « Tillu », je t'ai posé cette même question à plusieurs reprises . Tu dois répondre, sinon ... tu mourras . Phil : - ) archeostudio.net
ANNEXE N°2 - Page suivante PAGE PRECEDENTE Le sommeil, frère de la mort et ami des dieux : des religions antiques au 20ème siècle ( ou les aventures d'Hypnos, Thanatos & Morphée, Bès & Isis, Yoseph & Miryam ) Le sommeil est un état d'inconscience quotidien nécessaire. Perçu dès l'antiquité comme une "petite mort", dans laquelle se développent des rêves diffus, le sommeil a donné lieu à toute sorte de divinations et interprétations religieuses et/ou prémonitoires . Dès le néolithique les hommes ont cherché à percer le secret de la perte de connaissance, en la provoquant si besoin par toute sorte de narcotiques, voire quelques chocs brutaux ... Mais les rêves conservent une place prépondérante dans cet état second qu'est le sommeil, car tout le monde le vit au quotidien, sans effort, ... mais personne ne le connait vraiment, comme la mort, qui lui est étroitement associé depuis la haute antiquité . Les Grecs , avaient tenté d'élucider ce mystère en personnifiant deux dieux : Hypnos, dieu du Sommeil, frère jumeau de Thanatos , dieu de la Mort . Le premier endormait les mortels, soit par le mouvement de ses ailes, soit en les touchant avec une branche de pavot. Représenté sous les traits d'un enfant aux yeux cachés par ses ailes, vivant dans une caverne traversée par le fleuve de l'Oubli. Morphée , l'un de ses mille enfants, dieu des Songes, enveloppait les mortels de ses bras en apparaissant sous différentes formes ("morphè") d'êtres humains, peuplant ainsi les rêves d'une infinité de personnages . Dans l'Egypte antique le génie Bès , représenté sous les traits d'un nain difforme, était le gardien du sommeil et des rêves . Lorsqu'un rêve tournait mal, les Egyptiens, toujours imaginatifs et pragmatiques, utilisaient une "clef des songes" en ayant recours à Isis, déesse magicienne, sensée écarter le malheur à venir . Quant à la Bible , elle spécifie clairement que Dieu s'adresse aux hommes par les rêves, lesquels ont une valeur prophétique. Selon les écrits, quand Joseph ( "Yoseph" : accroissement du Seigneur en hébreux ) apprend que Marie ( "Miryam" : de l'égyptien ancien "mrit" (merit) : verbe aimer, ou aimée d'Amon : "meriamon" ; ou encore de" mar-yam" en hébreu : goutte d'eau ) est enceinte alors qu'ils ne sont pas mariés ( la mère étant sympathiquement considérée comme une prostituée dans ce cas... ), il est en proie au doute de sa paternité . De qui est cet enfant ?( j'y suis pour rien, je le jure ! ) . Désemparé, il songe à rompre avec Marie ( quel courage ), ne trouvant pas d'explication rationnelle pour la grossesse de sa fiancée ( il semble n'y être pour rien , lui aussi ... ) : "Joseph, son époux, qui était un homme de bien et qui ne voulait pas la diffamer, se proposa de rompre secrètement avec elle". (Matthieu 1,19) ( quel courage -bis - Merci Mr Matthieu ) Mais, voici qu'un Ange du Seigneur lui apparaît en rêve : "Comme il y pensait, voici, qu'un ange du Seigneur lui apparut en songe, et dit : Joseph, fils de David ( " David ", orthographié en hébreu "DWD" veut dire bien-aimé . Dans les livres tardifs de la Bible, "David" est orthographié "DWYD" ) , ne crains pas de prendre avec toi Marie, ta femme, car l'enfant qu'elle a conçu vient du Saint-Esprit, elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus ( Jésus viendrait de l'hébreu "Yéchoua" (ישוע), qui signifie « Dieu est salut » ) ; c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. Tout cela arriva afin que s'accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète": (Matthieu 1 v.20-22) "C'est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe : Voici, la vierge sera enceinte; elle enfantera un fils, et lui donnera le nom d' Emmanuel " ( en Hébreux "Immanu el", littéralement "Dieu avec nous" ). (Isaïe 7,14) Joseph, finalement convaincu par les anges, accepte Marie comme épouse ( efficaces les ailes dans le dos, non ? ) et ils s'enfuient en Egypte avec Jésus, guidés par leurs songes . On rêve beaucoup chez les chrétiens ... Dés lors, à la frontière séparant la vie de la mort, l'antiquité a véhiculé nombre d'interprétations des rêves d'essence divine, sortes de manifestation de l'Au-delà à interpréter. Le Père de la médecine moderne, Hippocrate, tenait d'ailleurs compte des rêves dans ses prescriptions . Au moyen-âge , la persistance de ces croyances donnera naissance à l' oniromancie , l'étude des rêves . Au 12e siècle, l' Inquisition lui donnera le coup de grâce ( si je puis dire ). La divination par les songes étant assimilée à la sorcellerie et au Malin, transformant en combustible ceux qui la pratiquaient ... ( Ha ! un bon feu de bois, ça ramène dans le droit chemin ça madame ). Depuis, reléguée à l'exercice d'une pratique contraire à l'ordre clérico-moral, la divination des rêves fut considérée comme du charlatanisme quasi illicite . Il faut bien reconnaître que les boules de cristal et les turbans des devins de foire et illuminés de tout poil ont conduit à déconsidérer durablement un domaine masquant une réalité scintifique . Ce n'est qu'au 20ème siècle que le rêve a rejoint la réalité . Après Freud et l'interprétation psychologique des songes, il fallut attendre la fin des années 50 pour que Michel Jouvet , neurophysiologiste, découvre, en observant l'activité électrique du cerveau du chat, le sommeil paradoxal . Etat bien distinct de l'éveil et du sommeil lent. Cette période de sommeil est la plus propice aux rêves, même si depuis cette découverte d'autres études ont montré que les rêves existaient également pendant le sommeil profond, bien que plus rares. L'approche du sommeil s'en trouve aujourd'hui bouleversée, ne se cantonnant plus à l'étude de sa durée et l'analyse des rêves, mais devenant un phénomène analysable par le corps médical, avec ses normes électriques et ses pathologies. Hypnos s'est endormi à jamais . Reste Thanatos ... Avec lui, quelque chose me dit que le mystère risque de durer un moment . Phil :-) archeostudio.net ( références : Dr Jean-Philippe Rivière )
ANNEXE N° 1
Morpheus
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