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Consaguineus lethi sopor (2) Je n'y avais pas songé. Bouger chaque partie de mon corps devient une souffrance . Je reste à la merci de toutes ces choses qui m'entourent silencieusement . Bien incapable de me redresser, je jette des regards furtifs sur les abords immédiats de ce lieu irréel . Les formes que je prenais pour de la brume sont des ombres . Certaines sont lentes et douces, comme l'eau du ruisseau qui serpentais dans l'ouadi Lebda de mon enfance, après l'orage . J'y posais mes petits navires de bois taillé, surmontés d'une fière voile composée de feuilles tressées. Malheureusement, dépourvus de quille ou de lest, mes vaisseaux de fortunes tournaient rapidement autour de leur centre de gravité, bien trop élevé au dessus du niveau de cette mer d'eau douce, chargée de limon . J'ignorais encore ce qu'était un couple de rappel, permettant de vaincre la pression de retournement exercée par la masse du gréement des superstructures. Il faut lester les fonds sans dépasser la capacité de charge de la coque, sinon, elle coule aussi . Les charpentiers de marine grecs me l'ont appris . Mes bateaux sombraient sans un bruit, noyant tout espoir de conquête des terres inconnues et certainement pleines de mystères qui se situaient ... sur l'autre rive de ce modeste cours d'eau . Je les vois encore dans mes rêves; luxuriantes, cachant des temples regorgeant de richesses à peine imaginable . J'avais d'ailleurs un peu de mal à les concevoir, n'en ayant jamais vu . A part le médaillon de maman . Mon merveilleux trésor . Un petit disque d'argent, surmonté d'un petit scarabée émaillé, bleu turquoise, bordé de deux petites ailes dorées : Kheper, en égyptien . Il paraît qu'il vient du royaume des deux terres . Le pays des pharaons, ces grands rois si cultivés qu'ils ont oublié que la brutalité et l'ignorance des hommes envieux de leur savoir les feraient disparaître . Perses, Grecs, puis Romains . Ils ont cherché la fusion des cultures, une alliance du fer et de l'âme . La raison ne l'a pas emporté . Je n'y avais pas songé. Certaines ombres me serrent, m'oppressent, au point de tenter un mouvement de rejet de la main . Mon bras fait mine de se relever et retombe aussitôt : il ne m' obéit plus . Ces formes sont insistantes, elles cherchent un contact, une réaction vive . Je vois à nouveau cette plaine boueuse, parsemée d'herbes folles et d'arbrisseaux moribonds . Leurs fines branches certainement consumées par les feux de camp de chaque armée . Les arbres avaient été abattus par nos sapeurs afin de bâtir les remparts surmontant les talus, les tours d'assaut et les catapultes . Le plus dur, c'est le matin . Dès que les lueurs ocre de l'aube supplantent l'indolence de la nuit, il faut se lever, ignorer les courbatures qui figent les muscles déjà contractés par le froid, se redonner un visage humain en ordonnant les cheveux, où siègent quelques herbes, de la paille et nombre de petites choses qui s'y accrochent . Peu d'eau . - Mange ! Me dit l'ancien qui m'a pris en amitié . Mange tout ce que tu peux . Bois avant ou après, mais pas en même temps . Sinon, ta nourriture gonfle, t'arrives plus à avaler et ... ça te ralenti . Tout ce que tu as dans le ventre te donneras de la force au combat . Il sourit et poursuit : Même si tu vomis presque tout, ce que tu auras digéré avant l'assaut peut te sauver . Ce sont tes muscles qui manient le pilum et le glaive, pas ta bonne étoile ou la puissance de Mars ! Il se fait rire, je l'imite. Je sais qu'il dit vrai, il est encore en vie après trois campagnes en germanie . Il s'est retrouvé chez nous, les Hastati, les jeunes des premiers rangs, pour s'être battu avec un optio. Si nous perdons cette bataille en reculant devant l'ennemi, il sera le premier à être durement sanctionné ... s'il survit bien sûr . T'as peur, hein ? Dis pas le contraire . Je n'ai pas eu le temps de formuler ma pensée . Peu importe, il l'a précédée . Oui, j'ai peur . Aux yeux des citoyens, je suis ici pour défendre la puissance de Rome et étendre ses possessions . J'ai cru que je ne voulais plus vivre . J'ai conduit Milva de l'autre côté de la mare nostrum, pour la mettre à l'abri des persecutions qui frappent les chrétiens. Mals logés, mals nourris, pas assez vêtus, sans travail, Rome est une illusion . Isolés dans une petite communauté chrétienne, le bonheur de sa foi ne l'a pas suffisamment réchauffée . La neige qui tombe du ciel romain a emporté la frêle petite fille lepcitaine aux longues boucles qui venait me voir sur les quais . Dans ses yeux brillait la mer et je serrais sa main pour que les vagues ne cessent jamais . C'est de ma faute . J'aurai du subir son mal, Orcus s'est trompé . Je dois le dire à Pluton . Quintilius ! Garde ta position ! Qu'est ce que tu fabriques trois pas en avant de la formation ? Recule ! Tu veux être le premier à goûter de le hache saxonne !? Elle est là, je le sais, partout son souffle s'insinue . Elle observe chacun d'entre nous avec étonnement . Pourquoi sont-ils toujours si nombreux à vouloir la retrouver, si ardemment . Elle sait qu'elle ne repartira pas seule, à chaque bataille . Elle est toujours au rendez-vous . La mort attend . Orcus, l'envoyé de Pluton . Je dois lui dire qu'elle s'est trompée . Les barbares ont jailli de toutes parts, en meute plutôt qu'en formation . La tactique de la mêlée, propre aux celtes, n'est pas si simpliste qu'on le prétend dans les corridors sécurisant du Sénat . Les chefs de cohorte doivent être attentifs au déséquilibre que peut provoquer une ruée en surnombre face à un groupe de légionnaires en infériorité numérique . Et cela, même si l'ensemble des unités bien ordonnées semble invincible . Il faut doser la position des formations en fonction du terrain et la densité des « grappes » de barbares . Sans quoi ... la détermination de ces peuples l'emporte sans conteste . Ils luttent pour préserver la terre de leurs ancêtres, même s'ils furent des tyrans sanguinaires . Ils sont convaincus de la justesse de leur cause . Qui peut en dire autant chez nous, désormais ? Je sais maintenant qu'elle est ici, là où je suis allongé, dans l'Erèbe . Je n'y avais pas songé. - Ne courrez pas ! Marchez en cadence ! Il faut descendre ce promontoire en ordre afin que les projectiles de toute sorte ne trouvent une issue à leur course folle : flèches, pierres, javelots, haches de poing ... Le ciel s'est chargé de ces volatiles hideux aux sifflements incessants, que nos seuls boucliers doivent arrêter . - Resserrez les scutum ! Les rangs avant ... dites aux autres ce que vous voyez, vous êtes leurs yeux ! Ainsi, nous parlons à nos suivants, contenant notre peur, par une succession de phrases brèves, convaincus que ces mots épargnerons à nos camarades un sort fatal . Lorsque les centuries avancent, le bruit sourd de cette masse de pas rythmés martèle le sol et couvre toutes les voix . Les milliers de liens des armures composant ce mur de fer, de cuir et de chair, font entendre un cliquetis entêtant . Les chefs hurlent leurs ordres pour rompre ce vacarme infernal . Celle de Marcellus, notre centurion, nous guide vers un destin incertain, fait de souffrance, de force brute, aveugle et insensible . Pourquoi l'écoute-t-on ? Il est trop tard pour renoncer . Les hordes vociférantes viennent de se ruer hors des futaies où elles se croyaient à l'abri . Décimés par nos archers juchés dans les tours d'assaut, cloués dans ce cloaque boueux par les volées de pilum projetés par nos auxiliaires, écrasés par les projectiles des catapultes, taillés par les charges de cavalerie, les barbares, eux aussi, n'ont plus le choix . Il doivent se battre . Espérant qu'au terme du combat ils pourront encore observer leur reflet onduler dans le ruisseau, parmi les éclats fugaces du jour qui s'enfuit déjà . Cette eau bienfaisante, glacée et légère, qui s'insinue dans les fibres d'un corps meurtri .Si ce n'est par le fer, du moins l'est il par les cris insoutenables de cette mêlée macabre . Pour la plupart, ils ont des enfants, des femmes, des foyers, des métiers . Il nous les faut . Rome veut tout, car désormais Rome est tout . Ces gamins turbulents ne doivent pas contester l'autorité absolue d'un père intransigeant et insensible . Tout leur courage, teinté de désespoir, s'est concentré dans leurs muscles . Jusque dans les traits de leurs visages . Rictus hideux, contractions incontrôlées, grimaces provocantes, injures et lamentations mélangées , sons étouffés dans les torses qui cessent de respirer . Ils tombent, comme les nôtres, les yeux écarquillés sur un monde qui s'échappe . Ils veulent tous vivre, aimer, s'allonger sur une pierre réchauffée par le soleil du printemps et contempler le cortège des nuages . Pourquoi ne le font ils pas ? Qui sont ils ? Qui suis-je ? Je ne le sais plus . Une bête fauve égarée dans une forêt hostile, ou un timide agneau voué au sacrifice ? A moins que l'agneau soit devenu féroce pour ne plus être sacrifié ... Je ne sais plus pourquoi je suis là . Ma place n'est pas ici . Pluton ne consentira pas à me rendre celle que je suis venu retrouver, il ne daignera même pas me donner la raison de cette indifférence . Je ne suis qu'un homme. Trop peu au regard des dieux pour être relevé d'une souffrance qui s'attache à notre condition . Heureux, désespérés, enthousiastes à l'idée de vivre, mortels ... tout à la fois . Tu vois, tu as fini par me répondre ... je savais que tu le ferais . Son visage est celui d'un homme fatigué, prématurément vieilli par les épreuves . Une large cicatrice court dans son cuir chevelu, du sommet de l'oreille gauche vers l'arrière du crâne . Il porte un uniforme qui pourrait être celui des Vélites de nos troupes, un plastron de cuir soutenant des plaques de métal sur le torse . Son casque à larges joues est posé à ses cotés . Il s'est agenouillé pour mieux m'entendre . Mais, qu'ai-je dis ? Je ... je n'ai pas parlé, comment ... Peu importe mon garçon, ici paroles et pensées ont le même écho . Je sais qui tu es maintenant . Et tu n'es pas comme nous, du moins ... pas comme moi . Je le regarde fixement . Son expression semble apaisée et résignée à la fois . Il tient toujours ma main . Je croyais que tu étais un enfant lorsque que je t'ai aperçu tout à l'heure ... Je l'étais, comme tu le fus aussi . La ressemblance n'en est que plus flagrante, non ? Je n'y avais pas songé . ... Père ? Phil : - ) archeostudio.net
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